De mares en mares, à de vol de Libellules

Ce sont environ 130 000 mares qui sont aujourd’hui répertoriées en France, sur une partie seulement du territoire : près de 25 000 en Auvergne-Rhône-Alpes, 65 000 en Pays de la Loire, un peu moins de 2 000 en Bretagne et presque 24 000 en Île-de-France.

Le grand public comme les naturalistes sont largement invités à participer à ces inventaires, qui se poursuivent activement. Parallèlement, chacun est encouragé à contribuer à la création de nouvelles mares. Le principe est simple : plus le réseau de mares est dense, plus il favorise les échanges entre ces habitats. Elles sont des nœuds au sein des réseaux de zones humides. Cela est particulièrement crucial pour les amphibiens1, qui se déplacent « à pied sec » d’un site à l’autre. On s’inscrit ici pleinement dans la logique de la trame bleue.

Les Odonates, plus mobiles puisqu’ils utilisent la voie aérienne, bénéficient également de cette densification : leurs populations et leur diversité tendent à augmenter lorsque le maillage est resserré. Ce principe, fondé sur les connaissances en biologie et en écologie des espèces, apparaît solide. Toutefois, il semble qu’il n’existe encore que des synthèses ponctuelles concernant l’efficacité réelle et les caractéristiques optimales de ces réseaux de mares.

Dans ce contexte, il paraît pertinent d’engager une réflexion approfondie sur cette problématique et de mettre en place des expérimentations, notamment en croisant les données « mares » et « odonates ». L’objectif serait d’établir de nouvelles bases de connaissance, alors même que les inventaires sont désormais bien avancés.

Le projet « Mares où êtes-vous ? ➚ », initialement centré sur la région Rhône-Alpes dès la fin des années 2010, s’est étendu à la grande région Auvergne-Rhône-Alpes et se développe en parallèle, notamment en Pays de la Loire. Les Odonates y jouent un rôle clé en tant qu’indicateurs biologiques. Néanmoins, la multiplicité des plateformes de saisie des données naturalistes complique la production de synthèses globales, d’autant que les espaces spécialement dédiés aux mares restent encore peu renseignés pour ce groupe d’insectes. Des collaboration entre les structures naturalistes s’avèreront nécessaires pour rassembler des informations éparpillées dans les bases de données et les inventaires cartographiques.

Dès 1998, la région Poitou-Charentes avait engagé un premier inventaire, aboutissant à l’identification d’environ 30 000 mares jusqu’en 2002. Un nouveau recensement, mené sur trois ans jusqu’en 2025, confirme cette dynamique : dans le seul département des Deux-Sèvres, leur nombre approche désormais les 20 000.

Certains indicateurs écologiques sont déjà connus, notamment pour Coenagrion scitulum, dont les populations semblent favorisées par la forte densité de mares dans l’ouest lyonnais (département du Rhône), permettant le maintien de populations pérennes et abondantes. Par ailleurs, des programmes dédiés aux mares de montagne, comme CIMaE ➚ ou Alpi’Mares ➚, contribuent à élargir les connaissances et les actions, notamment en dehors des réseaux de plaine.

Le rôle des mares dans les continuités écologiques ne fait plus de doute, mais leur efficacité réelle dépend encore de paramètres insuffisamment explorés. Mieux comprendre le lien entre densité des réseaux et dynamique des espèces, notamment chez les Odonates, devient désormais essentiel.

L’enjeu n’est plus seulement d’inventorier, mais de structurer, connecter et évaluer les réseaux de mares par des synthèses afin d’en faire de véritables leviers de biodiversité à l’échelle des territoires.


Savoir pour préserver

Michel Yerokine nous présente les mares éphémères de l’île de La Réunion

Sur l’île de La Réunion, il y a des mares permanentes, d’autres temporaires et d’autres encore éphémères

Quelques notes d’expériences de mares en mares… glanées çà et là

Dans la région grenobloise la mare de Brié-et-Angonnes (Isère) est probablement celle dont le suivi des Odonates est parmi les plus anciens. On y rapporte des relevées dès les années 1960 et elle est restée longtemps la seule localité de la région grenobloise connue pour la présence régulière de Coenagrion scitulum. Cette espèce était toujours présente sur cette localité dans les années 2020 ce qui doit être un record de pérennité pour une population de cette espèce : près de 70 ans !

Des mares vitrées pour une meilleure vision pour le public sont inventées. Le premier cas connu est initié à la Réserve Naturelle des Ramières du Val de Drôme en collaboration avec le GRPLS. En 2025, une idée similaire est portée par la Maison de la Réserve du Bocage des Antonins dans les Deux-Sèvres.

Entre 2003 et 2008, un complexe des mares de Baschassier à Chabeuil (Drôme) ont été suivies par Jean-Michel Faton (Groupe Sympetrum) en collaboration avec le Conservatoire Régional des Espaces Naturels. Une nouvelle étude a été réalisée en 2019 par la LPO AuRA (Chauvet 2019).

L’importance des mares temporaires d’eau douce du domaine méditerranéen est rapporté par la Tour du Valat (Grillas & al. 2004) pour quelques espèces d’Odonates par des fiches présentant Ischnura pumilio, Ischnura genei, Lestes barbarus, Lestes virens, Sympetrum fonscolombii et Sympetrum meridionale. Il s’agit d’une présentant globale de la problématique de telles mares aujourd’hui très menacées par les changements climatiques.

Velle (2012) rend compte d’un suivi des mares présentes dans le massif domanial de Vierzon-Vouzeron (Cher) réalisé en 2009 et 2011 et qui en démontre la richesse. En effet 31 espèces y ont été recensées, soit plus de la moitié des espèces connues sur le département. Parmi elles se distinguent les découvertes de Leucorrhinia pectoralis et Leucorrhinia caudalis. Si la première semble avoir une population importante dans le massif, la seconde est nouvelle pour le Cher et sa reproduction y est prouvée.

Jean-Michel Faton (in litt., 27 août 2021) échange au sujet d’une mare sur la carrière de Loriol (Drôme) qui venait d’être crée le 14 juin 2021, constatée en eau le 23 juillet (J.M.Langlois, in litt.). Des émergences d’Ischnura elegans y ont été observées le 26 juillet et les analyses météorologiques permettent de considérer que la charge en eau iniale a eu lieu sur deux journées, les 21 juin (pluviosité de 40 mm) et le 6 juillet (30 mm). Détachée de la nappe phréatique, les eaux « chaudes » de la mare ont donc permis un développement très rapide de l’espèce : deux mois seulement !

Mare de la carrière de Loriol (Drôme) – été 2021 – photo : J.M.Faton

Au début des années 2020, des actions de type « génie écologique » sont menées en Bonnevaux (Isère) sur Bossieu et le secteur du Grand Albert en collaboration avec les gestionnaires locaux. Il s’agissait notamment de créer des mares « refuges » inondées aux hautes eaux qui sont destinées à réserver des zones en eau dans un contexte d’assèchement potentiel des étangs au cœur de l’étang. Lorsque le niveau baisse, les mares préparées en creux sont destinées à conserver suffisamment d’eau pour permettre la survie de la faune aquatique.

Mare « refuge » en creux réalisée en période hivernale, l’étang sera inondée au retour des pluies – Bossieu (Isère)

Fin 2022, le Groupe Sympetrum prévoit de participer au projet sur les mares de montagne mis en place au sein de la LPO. Des contacts sont pris avec le Conseil Général de la Drôme pour la gestion raisonnée d’une vingtaine de mares connues sur le Plateau d’Ambel. D’autres actions de préservation sont prévues sur une mare des Baronnies (Drôme). Il s’agit en définitive du projet Alpi’Mares programmé pour la période 2023-2025 par la LPO AuRA et la Fondation Alpes sauvages, sur lequel des consultations ont eu lieu en outre au sujet des Odonates de la Savoie mi juin 2023 et qui concerne divers projets de préservation ou de création de sites sur l’ensemble des départements alpins de Rhône-Alpes depuis la Drôme à la Haute-Savoie. Une participation dans le cadre du protocole CIMaE est par ailleurs prévue. L’Atlas des Odonates du département de la Drôme (Faton 2023) met à l’honneur les mares de Lus-la-Croix-Haute dont l’intérêt avait été révélé en 2004 dans un Dossier Rouge (Schleicher & Braud 2004). L’Atlas souligne l’importance des mares temporaires en rapport avec les difficultés associées aux changements climatiques conduisant à un déficit pluviométrique augmenté ce qui les mène à un assèchement trop prolongé défavorable même aux Odonates des eaux intermittentes tels que Lestes sponsa, Lestes dryas, Lestes barbarus ou Sympetrum flaveolum. Les mares d’Ambel et celle des Baronnies sont rappelées. On trouve dans cet ouvrage le témoignage exemplaire de l’étang Saint-Louis à Suze-la-Rousse situé dans le Tricastin, un site parfaitement en eau au début du XIXe siècle qui a subit ensuite un lent assèchement, compensé un temps par la création d’une dizaine de mares entre 1996 et 2002. On y a noté le nombre exceptionnel de 42 espèces, toutes disparues. Sur cette période les inventaires révèlent jusqu’à 28 espèces certaines années, notamment en 2003… il n’y en a qu’une seule indiquée en 2021 et le site est définitivement à sec depuis 2011. Les causes sont l’abandon des actions de préservation et de restauration associée à un contexte climatique de plus en plus pressant et finalement un prélèvement excessif des eaux à des fins purement agricoles. Ce cas démontre l’importance essentiellement des mares dans un contexte de climat sous influence méditerranéenne et l’agression des activités humaines sur les habitats humides dans un contexte de démission des acteurs de préservation de l’environnement.

Suite au retour de castors dans le Diois, œuvre de ces animaux batisseurs, une petite zone humide sise sur un espace privé, a été remise « naturellement » en eau lors de l’hiver 2020-21 et dès l’année à suivre des Odonates nouveaux se sont installés. Deux saisons après ce ne sont pas moins de 22 espèces de Libellules qui y ont été notées, les inventaires ayant été réalisés avec l’autorisation des propriétaires. Cinq espèces menacées y sont présentes telles que Thecagaster bidentata, Lestes dryas ou Sympetrum vulgatum. Un Dossier Rouge rend compte de ces nouveautés remarquables (Le Merrer & Faton 2022) sur ce site dont l’accès reste soumis à autorisation.

De nombreuses autres expériences d’action, de connaissance, de restauration, de création ou de préservations pourraient être rapportées. Les choix ont été faits selon mes propres archives et mes disponibilités limitées comme chacun. Toutefois si vous souhaitez partager un cas particulier, exceptionnel ou simplement par plaisir de communiquer, La Selysienne, vous ouvre ses pages et vous aidera à valoriser vos propres expériences. N’hésitez pas à nous contacter (@mail). – Cyrille Deliry, Niort, le 2 mai 2026

Webographie partagée

Quelques références

  • Bricault B. 2015 – Inventaire des mares de l’Île-de-France. Fiches Odonates. – SNPN. – PDF LINK
  • Defontaines P. 2012 – Richesse odonatologique d’une mare artificielle. [Loir-et-Cher] – Martinia, 8 (2).
  • Durepaire J. 2025 – « Les mares sont souvent des espaces oubliés » : ces libellules de nos montagnes si précieuses mais menacées. – Le Dauphiné Libéré, Pays de Savoie, 24 novembre 2025.
  • Faton J.M. (coord.) 2023 – Libellules et demoiselles de La Drôme. Atlas des Odonates du département de la Drôme. – Groupe Sympetrum, Aouste-sur-Sye : 384 pp.
  • Ginter S. & Johannot F., FNE Ain & Groupe Sympetrum (réd.) 2020 – Mares et réseaux de mares. Comment les protéger ? Comment les restaurer ? – FNE Ain, Document. – PDF LINK
  • Grillas P. & al. 2004 Les mares temporaires méditerranéennes. Volume 2. Fiches espèces. – Station biologique de la Tour du Valat : 130 pp.
  • Husté A. & Minot M. 2021 – Entomologie : les libellules, particulièrement mobiles autour des mares ? – Courrier de la Nature, 327, mars 2021 : 14-16.
  • Juliand P. 2020 Les Odonates du domaine de Rochemure – Jaujac – Maison du Parc Naturel Régional des Monts d’Ardèche. Inventaire des Odonates – 2019. – PNR des Monts d’Ardèche : 40 pp.
  • Lamouille-Hébert M. 2025 – Écologie des communautés des mares et étangs alpins dans un contexte de changement climatique. – Thèse de doctorat, Univ. Lyon I. – PDF LINK
  • Laouissi S. & Madiha Z. 2010 – Inventaire des odonates (adultes) des mares de Ras El Agba et Sellaoua Announa. – Mém. de Master, Univ. de Guelma. – ONLINE
  • Le Gal M. & Husté A. 2017 – Rôle des continuités écologiques dans le maintien des populations d’Odonates en Seine-Maritime : Apports de l’étude de la Dispersion au sein de la trame verte et bleue. – Ecodiv & col., Diaporama. – PDF LINK
  • Le Merrer C. & Faton J.M. 2022 – Les mares à castor de Bellegarde-en-Diois (Drôme), mise en avant d’un site majeur pour le département. – Dossier Rouge du Groupe Sympetrum n° 63 : 16 pp.
  • Oertli B. & Frossard P.A. 2013 (dir.) – Mares et étangs. Ecologie, gestion, aménagement et valorisation. – Collection Science & Ingénierie de l’Environnement. – EXTRAITS
  • Oertli B., Finger-Stich A. & Ilg C. 2017 – Création de mares et étangs alpins pour la promotion de la biodiversité. – Guide de « best-practices » : 17 pp.
  • Schleicher J. & Braud Y. 2004La faune patrimoniale (Odonates, Lépidoptères & quelques autres insectes et vertébrés) du Vallon de Lus-la-Croix-Haute (Drôme). – Dossiers Rouges, n°41, Groupe Sympetrum, FRAPNA Drôme : 43 pp.
  • Velle L. 2012 – Inventaire des Odonates en forêts domaniales de Vierzon et de Vouzeron et première preuve de reproduction de Leucorrhinia caudalis (Charpentier, 1840) pour le département du Cher. – Martinia, 28 (2).

Rédaction : Cyrille Deliry – Niort, le 2 mai 2026

  1. Une synthèse concernant les Amphibiens était en projet sur la région Rhône-Alpes, lancée début 2022 par la Société Herpétologique de France. Les résultats sont les bienvenus si vous les connaissez. ↩︎